À partir d’un travail de commande, la photographe Karine Granger illustre l’univers de paysans qui ont fait le choix de vivre en Cévennes. Ces «gens du pays», qui habitent et cultivent leur terre, ont privilégié le lien au terroir, aux saisons et aux gens. Leur pratique répond à des valeurs de respect de la nature et à une certaine façon d’envisager le monde. Les photographies témoignent de l’engagement de ces hommes et femmes qui se traduit au quotidien par un rapport charnel à la terre. Elles mettent en lumière une agriculture alternative, plus proche de nous, amenée à se développer dans l’avenir.

L’exposition est composée de douze images sélectionnées, imprimées sous forme de bâches d’1m20 sur 1m50, pouvant être exposées en intérieur ou en extérieur.

Un catalogue de l’exposition est disponible en version papier dans la boutique du site, à Terroir Cévennes à Thoiras ou sur les lieux d’exposition.

 


Le 24 décembre 1968, la mission Apollo 8 nous transmet l’une des premières photographies de la Terre vue de l’espace. Sphère isolée dans l’immensité cosmique, protégée par une infime enveloppe, l’atmosphère, la planète bleue nous apparaît dans toute sa fragilité et sa finitude.

Cette image bouleverse à jamais notre regard sur le monde.

Comment nourrir les neuf milliards d’êtres humains prévus d’ici 2050 en préservant les ressources indispensables à notre survie, sans épuiser les sols, sans polluer l’eau, la terre, l’air, ces trois éléments fondamentaux dont nous ne pouvons nous affranchir ?

Depuis le milieu du XXe siècle, une révolution agricole est à l’œuvre. Dans les pays occidentaux, les paysans concentrent leur activité, investissent, se modernisent et utilisent les produits chimiques (engrais, pesticides…). La transformation des aliments devient industrielle, la nourriture est stockée et voyage sur des milliers de kilomètres. Toute une filière s’organise à l’échelle européenne, puis mondiale…

Dans les années 2000, ce modèle s’amplifie et s’intègre dans une économie devenue planétaire. Les lobbies des semences, des produits phyto-sanitaires et de l’agro-alimentaire imposent leur diktat et le capitalisme s’empare de la nourriture comme de n’importe quel produit de consommation. La spéculation sur les terres arables et les denrées alimentaires est la nouvelle cause de famine de plus d’un milliard d’êtres humains, alors qu’un tiers de la nourriture mondiale est dégradé et gaspillé pendant la transformation et le stockage des produits. Ainsi, si les pays occidentaux sont épargnés par la famine, leur principale préoccupation concerne désormais la malbouffe, l’obésité et l’insécurité sanitaire. Plus grave, le modèle industriel est source de pollutions et de déséquilibres écologiques irréversibles dans un contexte de réchauffement climatique alarmant.

Zoom sur l’Europe, plus précisément la France.

Pays aux multiples terroirs, contrée aux 300 types de fromages, premier producteur de vin du monde et dont la gastronomie est classée au patrimoine culturel immatériel de l’humanité à l’Unesco en 2010. Qu’en est-il de son agriculture, de ses paysans, de son alimentation ?

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Après la seconde guerre mondiale, le «paysan » français est devenu l’« agriculteur », puis l’« exploitant », celui qui exploite la terre. Au cours de cette révolution agricole, neuf fois moins d’agriculteurs ont ensemencé autant de terres qu’avant pour un rendement qui a quadruplé. Cette période marque la fin d’une certaine paysannerie, phénomène remarquablement illustré par Raymond Depardon, et le développement d’une agriculture industrielle happée et encouragée par la Communauté Européenne. Les terres sont remembrées, l’activité agricole se spécialise et entraîne une concentration des élevages et des productions, source de pollution des nappes phréatiques et des sols. La grande distribution se développe et monopolise les circuits de vente des produits alimentaires imposant ses prix et ses conditions au détriment des producteurs. Les goûts des Français et leur manière de se nourrir s’uniformisent progressivement et des problèmes d’obésité et de sécurité sanitaire commencent à se poser, surtout dans les couches sociales populaires. Le lien entre notre alimentation et certaines pathologies, telles l’obésité, les maladies cardio-vasculaires et les cancers est progressivement démontré. L’ingestion d’antibiotiques par le biais de la viande animale provoque une antibio-résistance, véritable problème de santé publique. Les plus touchés par notre modèle d’agriculture productiviste sont les agriculteurs eux-mêmes, que ce soient pour leurs revenus, leurs conditions de travail ou leur santé. Ils détiennent le triste record d’être l’une des professions où l’on se suicide le plus. Dans un système où la productivité est privilégiée au dépend de la qualité, l’homme contemporain a perdu le lien à son territoire, aux saisons, au goût et le sens même de son alimentation.

Devant ce tableau peu engageant, des producteurs tentent néanmoins de s’organiser. Loin des médias, ils développent une agriculture alternative, soucieuse de l’environnement, adaptée au territoire, ses sols et son climat. Ces exploitants revendiquent le statut de « paysan » dans le sens étymologique, c’est-à-dire les « gens du pays » qui habitent à la campagne et cultivent la terre, ceux qui vivent et travaillent sur un territoire et œuvrent à la formation des paysages. En lien direct avec la terre, ils transforment leur produit de manière artisanale et participent à une économie locale qui favorise les circuits courts tels les AMAP, Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne, ou la vente directe à la ferme.

Ce modèle d’agriculture alternatif, à petite échelle répond à une attente croissante des consommateurs. Lassés des scandales sanitaires qui agitent les médias depuis quelques années (vache folle, viande de cheval), ces derniers aspirent à renouer un contact direct avec le producteur et ses produits. Parallèlement, notre société devient de plus en plus sensible à la cause animale, et notamment aux conditions d’élevage. En accord avec cette éthique, une nouvelle voie se profile basée sur la confiance et le dialogue entre le producteur et le consommateur. Le producteur explique la manière dont il travaille, les problèmes qu’il rencontre et les moyens qu’il emploie pour les résoudre, même si ces derniers ne sont pas exclusivement issus de l’agriculture biologique.

Rétablir le lien… Donner du sens… Mais pas seulement.

Ce modèle à échelle humaine répond également à des préoccupations planétaires dont les conséquences vont devenir les enjeux majeurs de la société de demain. En respectant l’environnement, ces modes de production préservent la qualité de l’eau, de l’air et des sols. En supprimant les transports et le stockage, ce type d’agriculture permet une certaine indépendance énergétique vis-à-vis du pétrole et limite sa participation au réchauffement climatique. Cette alternative va progressivement s’imposer car en diminuant le coût de l’énergie et des intermédiaires, elle devient économiquement viable pour le producteur et accessible au consommateur. Cependant, le développement d’un tel modèle nécessite une restructuration totale du territoire actuellement spécialisé dans un type de production. Les exploitations agricoles devront se diversifier pour répondre à une demande variée des habitants sur un territoire restreint. Toute une panoplie de produits devrait être disponible dans un rayon peu étendu, obligeant les producteurs à s’organiser pour répondre à cette demande.

En France, il existe des régions qui ont conservé ce type d’agriculture qui représentait la norme autrefois. C’est le cas des Cévennes qui, par la nature même de son territoire, sont restées un terrain expérimental privilégié de ce modèle de production agricole. En raison de ses reliefs escarpés, son habitat isolé, ses paysages construits de terrasses en pierres sèches, ce terroir n’a jamais pu se prêter à l’agriculture intensive et à la mécanisation. Ici le travail de la terre se fait essentiellement à la main et est relativement épargné des utilisations massives d’engrais et de pesticides. La quasi-absence d’industries, d’infrastructures et de population préserve ce pays de certaines pollutions. Et ce sont sur ces terres déshéritées et condamnées par rapport au modèle productiviste, qu’il y a près de 25 ans, des paysans ont déjà été obligés de s’organiser collectivement pour survivre. Dans ce but, la première boutique paysanne en Languedoc-Roussillon ouvre en 1987 dans le Gard. Sur ce modèle est né un certain nombre de magasins, sur le piémont cévenol, d’Anduze au Vigan. Puis l’ensemble des boutiques en Languedoc-Roussillon décide de se structurer en réseau. Le réseau « Boutiques Paysannes » est ainsi créé en 2000. Il s’appuie sur une charte, fruit du partage des expériences de chacun, qui s’articule autour de trois axes. La qualité et la transparence vis-à-vis du consommateur sur les pratiques employées, la vente directe de produits locaux, enfin l’organisation et la gestion collective du point de vente. L’ensemble des Boutiques Paysannes regroupe actuellement plus de 260 producteurs et artisans en Languedoc-Roussillon. Terroir Cévennes est l’une de ces boutiques, créée il y a vingt ans sous forme associative. Elle rassemble divers producteurs et artisans oeuvrant sur le territoire des Cévennes et de ses contreforts. Mettant en avant le terroir et la ruralité, ils défendent un modèle de développement viable en Cévennes, respectueux de l’environnement et d’une certaine qualité de vie. Terroir Cévennes est à l’initiative d’une commande photographique qui répond à une volonté de communication et d’établir un lien plus étroit entre les lieux de production et les consommateurs. Rejoignant ainsi la volonté de transparence qui anime le réseau, ce projet, auquel se sont associé d’autres boutiques paysannes, a permis à leurs membres de porter un regard extérieur sur leurs activités.

Des reportages sur chaque producteur ont été réalisés sur les lieux d’exploitation. À partir de ces images, la sélection de photographies présentée dans ce livre met en lumière ces hommes et femmes engagés au quotidien et explore le lien ténu entre les trois mots clé de ce modèle d’agriculture en fort développement de nos jours… Un pays… Des hommes… Des produits.

Texte de Florence Arnaud en collaboration avec Hervé Parrain de Terroir Cévennes.

Le vernissage, le 2 novembre 2013, à Terroir Cévennes (commune de Thoiras, Gard)

Article Midi Libre sur les paysans engagés en Cévennes.

Exposition « Des paysans engagés, en Cévennes »

Le catalogue de l’exposition

Des paysans engagés, en Cévennes

Le catalogue de l’exposition « Des paysans engagés, en Cévennes »

Karine Granger

Édition Schisto – 22 euros

Les partenaires

Le site des Boutiques Paysannes Languedoc-Roussillon

Le site de Terroir Cévennes

Le site de Karine Granger – Photographe